Portraits d'acteurs et d'actrices

Cette première Nuit du jeu propose d’entendre cinq des comédiennes et comédiens de la Troupe dans de grands entretiens sur les rouages de leur art, les fondements de leur pratique. Cinq moments privilégiés le temps d’une même soirée, de concert avec la devise de la Comédie-Française, Simul et Singulis : être ensemble et être soi-même.

La Nuit du jeu est le premier opus d’un cycle de retransmissions de grands entretiens avec les membres de la Troupe, menés par les journalistes Olivier Barrot, Laurent Goumarre, Vincent Josse ou Mathilde Serell. Aujourd’hui, Dominique Blanc, Christian Hecq, Danièle Lebrun, Bakary Sangaré et Marina Hands ouvrent le bal.

Lorsque Éric Ruf lançait en 2018 cette série, qui se poursuit au Studio-Théâtre, il relevait ce qui fonde la place exceptionnelle d’un interprète dans l’exercice de son métier au sein de la Troupe :

La devise de la Comédie-Française les positionne d’emblée au cœur d’un paradoxe : être ensemble et être soi-même, dans un même temps, un même lieu, une même entité.

Éric Ruf

Il avait choisi de l’intituler « Portraits d’acteurs et d’actrices. Paradoxe(s) » en expliquant : « Lorsque de jeunes interprètes ou parents inquiets me demandent quelles sont les qualités nécessaires pour faire ce métier, je réponds toujours qu'il faut beaucoup de qualités mais aussi posséder l'inverse de ces qualités. Il faut donc être capable de tous les paradoxes : être rapide mais aussi lent et opiniâtre, intelligent mais aussi bête et rétif, léger mais aussi profond, cultivé mais aussi instinctif, etc. »
Placées à la fois dans la réalité toute particulière de la Troupe et sous le signe du célèbre « Paradoxe sur le comédien » de Diderot, ces masterclass sont l’occasion d’entendre ces artistes, que nous écoutons habituellement porter les mots des autres, nous parler d’eux-mêmes. Quelles sont les origines de leur passion, de leur formation, leurs objets fétiches, leurs rituels ou superstitions s’ils en ont, leurs expériences fondatrices ?
Si la première particularité d’un parcours de jeu à la Comédie-Française est l’appartenance à la Troupe, c’est qu’ici plus que nulle part ailleurs on y passe d’un répertoire à un autre, d’un type de direction ou d’esthétique à un autre. Cela en assumant à la fois l’alternance des spectacles Salle Richelieu, mais aussi celle des rôles car deux personnes peuvent jouer en alternance un même personnage. La longévité de certains spectacles induit également des reprises de rôles, chaque fois vécues comme un événement pour qui transmet « son » personnage et qui s’en empare…

Mais tout l’intérêt de cette Nuit du jeu est de percevoir le large panel des personnalités qui composent la Troupe à travers ces cinq interprètes : ils y sont entrés à des âges différents, riches de formations et de cheminements diversifiés. Au-delà du moment d’intimité, les confidences résonnent avec d’autant plus de singularité qu’elles s’expriment au sein du Simul, le collectif dans lequel ils ont choisi d’exercer leur art.

Dominique Blanc

En 2018, Dominique Blanc se prêtait au jeu des questions d’Olivier Barrot. Elle dévoile son désir de devenir psychiatre, « passionnée par les tourments de l’âme », puis de succomber après des études d’architecture à la tentation d’« être une autre », choisissant alors la voie du théâtre. Celle qui sera récompensée de quatre Césars au cinéma et quatre Molières au théâtre confie avoir échoué à trois reprises au concours du Conservatoire supérieur. Elle réalisera néanmoins une carrière exemplaire qu'elle déroule lors de cette rencontre depuis sa découverte, à l’âge de 15 ans, du théâtre de Patrice Chéreau. C’est en 1981 qu’il la distribue dans Peer Gynt – signant le début de leur collaboration. Elle poursuit le récit de sa vie de comédienne, dans ce « métier de tempêtes », avec le choc artistique de Phèdre, puis ses retrouvailles avec Chéreau sur La Douleur de Duras, pièce qu’elle a reprise en 2022. La richesse de son parcours, entre Luc Bondy, Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez et Claude Chabrol, Claude Sautet ou Louis Malle, permet de passer du théâtre au cinéma.
C’est en 2016, après une première invitation sous Jean-Pierre Vincent, qu’elle intègre la Troupe, dont elle devient la 538e sociétaire en 2021. L’accueil chaleureux de ses camarades de jeu qu’elle évoque au souvenir de son premier rôle, Agrippine dans Britannicus de Racine, est l’occasion de comprendre jusqu’où elle place le partage au centre de sa pratique. Si elle a depuis été distribuée dans de nombreuses pièces, notamment Le Côté de Guermantes par Christophe Honoré et Le Tartuffe ou l’Hypocrite par Ivo van Hove repris cette saison, l’auteur et metteur en scène Lars Norén, pour qui elle a joué Poussière, occupe une place particulière dans cet entretien, tant elle dit l’importance de tels artistes qui s’intéressent, au-delà du savoir-faire des interprètes, à « voir leur âme ».

Christian Hecq

Au cours de cet entretien avec Mathilde Serell, Christian Hecq confie sa passion pour les sciences qui a précédé celle pour la scène. Formé à l’Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles, il explique comment il décline la technique du mime dans son jeu d’acteur, s’exerçant – petite peluche en main – à une démonstration du « point fixe » et du rapport entre mouvement et immobilité. S’il met ses talents multiples au service du théâtre de texte auprès d’Yves Beaunesne ou Benno Besson, il s’initie à l’art de la marionnette avec Philippe Genty et Mary Underwood. C’est d’ailleurs durant une tournée internationale de Boliloc qu’il intègre en 2008 la Troupe avant d’être nommé 525e sociétaire en 2013. Il y enchaîne les rôles, recevant notamment le Molière du comédien en 2011 pour le rôle de Bouzin dans Un fil à la patte. Le comédien, qui officie régulièrement à l’écran, nous parle de l’humanité qu’il recherche dans tout personnage, même les plus noirs comme Gubetta dans Lucrèce Borgia sous la direction de Denis Podalydès. L’enfance est un de ses maîtres mots, et il revient sur la naïveté de son Bourgeois gentilhomme, personnage qu’il met en scène avec Valérie Lesort.
C’est à la Comédie-Française en 2015 que le binôme signe sa première création, 20 000 lieues sous les mers, il y interprète le capitaine Némo mais aussi une araignée – à partir de laquelle il témoigne de son attrait pour les marionnettes hybrides. La pièce reçoit le Molière de la création visuelle 2016, ouvrant une suite de créations également primées, au théâtre et à l’opéra, avec récemment La Petite Boutique des horreurs. Du fantasme de voir jouer Molière en personne à son plaisir d’avoir interprété la saison dernière son « premier rôle de jeune premier » (une jeune première dans Le Mariage forcé par Louis Arene), Christian Hecq exprime le possible mariage de la technique et de la poésie.

Danièle Lebrun

Avouant ne pas aimer les entretiens, Danièle Lebrun répond avec un plaisir sincère à Vincent Josse. Et, au plus près du principe de ces Portraits, elle confie s’intéresser particulièrement aux débuts des carrières, « au pourquoi et au comment », à ce qui a déclenché le désir du théâtre. Elle revient sur ses deux années au Français à sa sortie du Conservatoire. En 2011, une cinquantaine d’années plus tard, elle réintègre la Troupe avec un bonheur qui ne tarie pas. Une vraie indépendance d’esprit transparaît de la présence de l’actrice qui, sur les planches ou devant les caméras, multiplie rencontres et succès. Si elle tourne avec Jacques Audiard, Claude Berri, Matthieu Kassovitz, Marcel Bluwal ou Robert Guédiguian, elle se concentre ici sur le théâtre. Le théâtre dont elle comprend l’essence auprès de Roger Planchon : un geste poétique fabriqué à plusieurs, au sein d’un collectif – esprit qu’elle apprécie du Théâtre de La Huchette à la troupe Renaud-Barrault et qu’elle retrouve à la Comédie-Française.
Portée par l’art de l’anecdote, elle partage son admiration pour Laurent Terzieff ou Jacques Seiler –l’occasion d’un bout de lecture d’Exercices de style de Queneau. Citant pudiquement Ionesco qui l’a mise en scène dans deux de ses pièces, Danièle Lebrun confie tout à tour son affinité pour le répertoire de Marivaux, son attention portée à l’émotion des « premières fois », l’intransigeance de Louis Jouvet… Au Français, elle travaille avec Alain Françon, Galin Stoev ou Lars Norén et aime y découvrir la nouvelle génération, dont Pauline Bureau, Julie Deliquet et bientôt Silvia Costa (Mémoire de fille d'Annie Ernaux). Depuis cet entretien en 2020, elle a notamment créé, sous la direction d’Anne Kessler Le Silence de Molière, et déploie actuellement la palette de son art dans La Reine des neiges, l’histoire oubliée.

Bakary Sangaré

C’est fin 2021 que Laurent Goumarre recevait Bakary Sangaré, pour qui le paradoxe de la situation résidait dans le fait de se retrouver face à un public sans le support d’un texte. Ouverture immédiate sur la personnalité de ce comédien s’étonnant lui-même de ses presque vingt ans de Comédie-Française, où il est entré en 2002 et dont il est le 523e sociétaire depuis 2013. Interrogé sur sa formation, il nous emporte au Mali, à Bamako, à l’Institut national des Arts. C’est auprès de son professeur Philippe Dauchez qu’il interprète sa première Tempête, celle d’Aimé Césaire dans laquelle il était Caliban. Cela avant de jouer celle de Shakespeare à la Carrière de Boulbon à Avignon pour Peter Brook. Le nom de ce maître revient régulièrement. Le mythique Mahabharata est l’occasion pour l’acteur au rire communicatif de conter son arrestation sans raison durant une pause aux Bouffes du Nord, une spectatrice courant prévenir le théâtre qu’il fallait « sauver le Soleil », rôle qu’il interprétait dans la pièce…
Et il revient sur son arrivée à Paris, passant de son premier trajet rocambolesque dans le métro à son entrée à l’Ensatt, anciennement École de la Rue Blanche à Paris, où Brigitte Jaques-Wajeman l’amène à prendre conscience de la musique de son accent. Évoquant deux textes fondateurs, d’Aimé Césaire et de James Baldwin, il parle de son entrée au Français dans Papa doit manger de Marie Ndiaye par André Engel, de Robert Wilson, Denis Podalydès et Éric Ruf. D’Orgon dans Tartuffe pour Marcel Bozonnet au rôle-titre d’Othello pour Léonie Simaga, prochainement dans La Puce à l’oreille par Lilo Baur et Médée par Lisaboa Houbrechts, aucun rôle ne préside pour lui à son répertoire. À l’image de Brook dont il dit qu’il n’aimait pas l’ennui, l’acteur savoure le bonheur de passer de texte en texte, qu’il aime citer et dont à l’écouter on sent la ferveur avec laquelle il s’en nourrit quotidiennement.

Marina Hands

Dans ce grand entretien mené par Laurent Goumarre, le plus récent de cette Nuit du jeu enregistré en décembre 2022, Marina Hands fait preuve d’une concentration doublée d’un sens de l’autodérision particulièrement drôle. Elle choisit comme objet fétiche un fer à cheval, symbole du bonheur qu’elle recherche et de sa passion des chevaux – auxquels elle désirait se consacrer avant de choisir le plateau. Formée au Cours Florent, au Conservatoire national supérieur d’art dramatique puis à la London Academy of Music and Dramatic Art, elle partage son ressenti sur les enseignements français et britannique. Et elle aborde les questions de la légitimité, le souci impérieux de vivre de son art, l’état de transe ou l’expérience du trac. Si la technique prédomine au théâtre comme au cinéma, elle la met au service de la liberté.
Marina Hands est entrée dans la Troupe jeune, jouant deux Claudel, Tête d’or et Partage de midi, mais l’a quittée très vite au profit du cinéma – opposition de genres qui s’est apaisée depuis dit-elle. Elle revient ainsi sur Lady Chatterley de Pascale Ferran en 2006 (qui lui vaut notamment le César de la meilleure actrice). Dirigée par Klaus Michael Grüber ou Luc Bondy, elle n’oublie pas que la Phèdre de Chéreau a pu faire polémique à sa création. Marina Hands raconte aussi son retour dans la Troupe en 2020, né de son désir de rompre une solitude du métier. À l’affiche cette saison du Roi Lear par Thomas Ostermeier, du Tartuffe ou l’Hypocrite par Ivo van Hove et bientôt de La Mort de Danton par Simon Delétang, elle rend hommage à Dominique Blanc ainsi qu’à Michel Piccoli, et raconte l’importance de sa rencontre avec Pascal Rambert. Metteuse en scène de Mais quelle Comédie ! avec Serge Bagdassarian, elle dirige en Théâtre à la table Six personnages en quête d’auteur et bientôt Les Géants de la montagne du même Pirandello. Ce Portrait est un moment rare de confessions d’une actrice qui ne cesse de « grandir », projet après projet.

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