Note de Louis Arene

Créé durant l’année Molière 2022, « Le Mariage forcé » est repris hors les murs, au Théâtre du Ront-Point. Louis Arene, metteur en scène et codirecteur artistique de la compagnie Munstrum Théâtre, présente la façon dont il a abordé artistiquement cette pièce de Molière, dont il signe la mise en scène mais aussi les masques – une pratique qu’il avait déjà exercée au sein de la Comédie-Française, notamment à la demande de Denis Podalydès pour « Lucrèce Borgia », et qui fait partie de la singularité de son théâtre. Nous publions ses propos, extraits de « Figures », un livre de photographies de Fabrice Robin consacré au Munstrum Théâtre.

Le Mariage forcé de Molière, masques et mise en scène de Louis Arene, hors les murs, du 20 février au 1er mars au Théâtre du Rond-Point

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Figures, photographies de Fabrice Robin, texte du Munstrum Théâtre, est paru en 2023 aux éditions Popincourt.

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Nos personnages semblent toujours effarés, remplis d'une angoisse métaphysique. C'est ici que le masque devient un formidable catalyseur. Il met en jeu plastiquement, concrètement, cette angoisse, tout en la déjouant, puisque le masque met l'artifice au premier plan. Il se montre à nous comme un objet de mensonge, de fausseté, ou du moins d'ambiguïté. C'est un outil qui nous permet d'ouvrir les sens. D'affirmer une chose puis son contraire, et qu'au final les deux soient vraies. Là encore, il y a renversement. L'acteur masqué joue avec les oppositions. Son visage n'est pas visible, pas lisible par le public, il n'existe pas complètement, ce qui stimule énormément l'imagination des spectateurs et spectatrices et les implique davantage. Il y a toujours un mystère…
Ce qui nous intéresse dans le masque, ce n'est pas tant la nouvelle expression qu'il vient figer sur le visage de l'acteur, c'est ce qu'il enlève, ce que les gens ne voient pas, ce à quoi ils n'ont pas accès. La tête de l'acteur devient une surface de projection assez mystérieuse et fascinante. Les acteurs se transforment en spectres fragiles qui questionnent notre humanité. Plus tout à fait humains, hors du temps, ils se jouent de la mort et sont tour à tour des clowns, des enfants effrayants ou des fantômes grotesques.

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Il nous paraît nécessaire de questionner le masque à l’aune de notre époque, de le désacraliser et de le confronter aux préoccupations contemporaines. C’est l'objet théâtral par excellence. Il est ancestral et métaphysique.

Louis Arene

On l’a toujours utilisé pour raconter des histoires, pour communiquer avec les dieux, pour la transe, pour se déguiser. Une fois posé sur le visage, il exige de l'acteur une vérité de tous les instants. Il révèle autant qu’il cache. Il appelle les monstres. En cela, c’est un magnifique outil cathartique.
La manière dont Le Mariage forcé résonne aujourd'hui est d'autant plus frappante qu'on voit que, à certains égards, les choses n'ont pas beaucoup évolué. Si, dans nos sociétés européennes, on peut sans doute se féliciter des avancées en termes de parité, l'égalité des sexes est loin d'être acquise. Dans notre sphère intime et nos mécanismes individuels et collectifs, nous avons encore un rapport très genré aux autres. Mais les lignes commencent à bouger, et de plus en plus de jeunes gens ne considèrent plus le genre comme un critère de catégorisation approprié à leur expérience de la réalité.
Au regard de ces questionnements contemporains, la figure très rétrograde de Sganarelle nous apparaît encore plus drôle, car il est complètement enfermé dans les valeurs d'un vieux monde. Mais il nous touche. Le génie de Molière nous le rend finalement très proche. Sganarelle pourrait être notre père, nos chefs, notre propre part de vanité et nos atavismes inconscients.

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Très vite, l'idée du tréteau en bois a surgi, et avec elle l'envie de le détourner. La place publique – lieu de l'action proposé par Molière – est un espace fermé, presque carcéral. Par l'ajout de cloisons, le tréteau se transforme en une boîte oppressive, froide et radicale. Un espace mental dont Sganarelle est l'éternel prisonnier. Tout comme il l'est de ses névroses. Un labyrinthe de miroirs où chaque personnage qui entre devient une allégorie de ses plus grandes peurs.
Il n'y a pas de jours entre les planches, et le sol est en pente, créant une instabilité constante. Cet espace est une sorte de tranchée, un lieu barricadé qui aurait été creusé sous la terre pour que se joue perpétuellement Le Mariage forcé, préservé du monde qui, lui, n'a cessé d'évoluer à la surface. Cette réinvention du tréteau crée un espace expérimental, un lieu hors du temps, métaphysique, et offre une résonance beckettienne au spectacle. Les personnages du Mariage forcé rejouent la comédie de l'humanité, celle de la domination de l'homme sur la femme. Dans cet espace déréalisé, les enjeux nous parviennent sans le filtre de la reconstitution historique et de manière frontale. Ce dispositif permet de faire entrer en résonance le génie de Molière avec notre temps présent et révèle son caractère intemporel.

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Avec Colombe Lauriot Prévost, créatrice des costumes du spectacle, nous sommes allés fouiller dans le stock de la Comédie-Française et avons créé des costumes inspirés d'une ligne classique à partir de pièces existantes, déjà portées et reportées. Il y a une charge émotionnelle importante, ce sont de véritables œuvres d'art, confectionnées avec un grand savoir-faire dans des matières magnifiques.
On y distingue encore les étiquettes avec les noms des comédiennes et des comédiens qui les ont portés. Certains sont toujours dans la Troupe, d'autres n'y sont plus, et plusieurs sont décédés. C'est un jeu avec les époques, avec les fantômes.
À partir de cette logique du « renversement » que nous avons inventée pour aborder la pièce, les coutures et les doublures des costumes sont visibles. Inachevés, ils laissent apparaître la peau ou bien le faux corps de certains personnages. Nous ne nous sommes pas privés d'ajouter parfois certains éléments plus modernes (un blouson en cuir, une gourmette...) pour dessiner plus justement le personnage. Ainsi, les silhouettes du spectacle traversent les époques, comme si cette vieille histoire du patriarcat se rejouait depuis quatre cents ans et qu'au fil des siècles certains costumes s'étaient perdus, que les personnages les aient remplacés par ce qu'ils avaient sous la main pour que la comédie continue.

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L'inversion des rôles qu'opère Molière dans Le Mariage forcé est un procédé comique très efficace en même temps qu'il révèle les dysfonctionnements et les inégalités de genre évidemment présents à cette époque, et toujours actuels. Très habilement, Molière fait de la jeune épouse soumise une figure de prédatrice, et de l'homme, bourgeois fier et orgueilleux, une proie, victime de sa propre vanité. Le mariage, qui devait apporter à Sganarelle une petite femme docile et disponible à tous ses désirs, devient la machine qui va broyer ses certitudes et sa virilité. De façon surprenante, le mariage, cellule patriarcale par excellence, devient pour Dorimène un outil de lutte et de réappropriation de sa liberté.
De manière plus globale, nous avons pris très sérieusement cette idée de l'inversion pour inventer une « dramaturgie du renversement » de certains codes et conventions : les femmes jouent des hommes, et inversement ; le décor originel est une place publique, nous l'avons transformé en un espace clos dont il semble impossible de s'extraire ; les costumes sont retournés et laissent voir l'envers, les coutures. Ces multiples inversions stimulent l'attention du spectateur par leur caractère inattendu, rendant la frontière entre une chose et son contraire très poreuse. Elles contribuent à tendre les thèmes de la pièce, à nous les faire parvenir par un prisme incongru, grâce auquel nous les appréhendons avec un regard pur, délivré de la morale et des a priori. Elles agissent comme un révélateur de la cruauté, des mécanismes de domination inscrits en nous, de nos désirs de puissance, de notre quête d'amour.

Louis Arene

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Photos © Fabrice Robin

Article publié le 14 février 2024
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