Richard III – éclairage pédagogique

par Marie-Laure Basuyaux, professeure de lettres et théâtre

Dans le cadre de notre programmation en ligne inspirée des œuvres au programme du bac, nous vous proposons une série de diffusions autour de Richard III. L’œuvre est à découvrir dans le cadre d’un Théâtre à la table dirigé par Suliane Brahim avant une rencontre, « Mettre en scène Shakespeare », avec Thomas Ostermeier qui a monté sept pièces de l’auteur, dont deux à la Comédie-Française.

Un objet théâtral non identifié

« Je ne suis pas encore une mise en scène, mais je suis déjà plus qu’une lecture : qui suis-je ? » : le Théâtre à la table, forme hybride inventée durant le premier confinement par la Comédie-Française, une forme qui jouit d’une grande liberté et qui se plie simultanément à des contraintes strictes : on peut tout y inventer à condition de le faire texte en main et autour d’une table. Une forme paradoxale aussi : comment jouer avec ses partenaires quand on doit lire un texte qu’on n’a pas encore appris ? Et surtout comment jouer quand on ne peut pas utiliser tout son corps dans l’espace puisqu’on est réunis autour d’une table ?

Le chaînon manquant

Parce qu’elles facilitent l’entrée dans le texte, qu’elles en éclairent la lecture et qu’elles invitent à passer de la découverte silencieuse à l’oralisation du texte, les pièces proposées en théâtre à la table sont un formidable outil pour tous les élèves qui travaillent une pièce de théâtre au collège ou au lycée (par exemple avec L’École des femmes, Les Fausses Confidences ou Juste la fin du monde).

Pour les élèves inscrits en enseignement de théâtre, il s’y ajoute un enjeu spécifique. Les lycéens de Terminale spécialité théâtre doivent en effet s’emparer de deux objets pour préparer leur épreuve : un texte au programme (en 2022 ce sera Richard III de Shakespeare) et une mise en scène de référence (parfois deux, comme cette année avec Thomas Ostermeier et Thomas Jolly). À partir de ces deux objets, qui sont étudiés de près en cours, chaque classe se demande durant l’année comment construire, avec des moyens et un temps limités, son propre passage du texte au plateau.

Ce qu’offre le « théâtre à la table », ce n’est évidemment pas une mise en scène de plus, puisque chaque classe doit inventer la sienne ; c’est autre chose : le partage d’une étape de travail, une traversée du texte sous la forme d’une esquisse, un dessin des premières intuitions de mise en scène.

Richard III : une œuvre intimidante

Comment se frayer un chemin jusqu’au trône lorsqu’on n’est pas prince et qu’on est, par surcroit, disgracié ? Comment conquérir le pouvoir et attirer à soi la lumière lorsqu’on ne peut faire naître l’amour ? En 1593, Shakespeare répond à cette question de manière aussi fascinante que glaçante dans Richard III : il faut être « déterminé à être un scélérat », être « rusé, fourbe et traître », en un mot : abdiquer toute conscience (I, 1). Au cours des cinq actes de ce drame historique, le duc de Gloucester fait exécuter froidement tous les membres de sa famille qui font obstacle à son couronnement (son frère Clarence, ses neveux Edouard et Richard), anéantit ses adversaires politiques (le clan de la reine Elisabeth), menace ses propres alliés s’ils émettent la moindre réserve (Buckingham et Stanley) et sème la terreur et l’effroi autour de lui jusqu’à sa défaite à la bataille de Bosworth devant Richmond, futur Henry VII. Dernier volet de la tétralogie consacrée à la Guerre des Deux-Roses, Richard III met en scène l’ascension et la chute fulgurante d’un personnage de prédateur et de comédien qui frappe à la fois par sa solitude, sa noirceur et l’exceptionnelle séduction qui émane de lui.

... dans une forme accueillante

Si les mises en scène de référence imposées par le programme de la spécialité théâtre sont passionnantes à étudier, elles ont aussi un effet un peu écrasant par leur perfection et par surtout par les scénographies imposantes qu’elles déploient : le Richard III d’Ostermeier a de quoi intimider et en le découvrant on ne se dit pas spontanément « à mon tour ! ».

Le Richard III « à la table » de la Comédie-Française veut au contraire être une forme accueillante qui invite chaque classe à mettre ses pas dans ceux de Suliane Brahim parce qu’elle a dirigé cette production avec les mêmes contraintes que les élèves : les conditions matérielles de réalisation sont celles du lycée (une salle, des tables, des chaises, un portant avec des costumes dans lesquels on peut piocher) et l’urgence est comparable (un « théâtre à la table » se prépare en une semaine, une classe de spécialité dispose de 6 heures par semaine durant 10 semaines). Nous avons le sentiment de travailler à armes égales.

Une forme enseignante

Parce qu’il nous donne à voir une mise en scène à l’état naissant et qu’il nous montre le théâtre en train de se faire, avec sa fragilité et ses accidents, ce Richard III « à la table » est riche d’enseignements. On y devine le travail personnel des comédiens en amont (le texte tenu par Nicolas Chupin est largement surligné et émaillé de post-it), on y observe l’extrême concentration des interprètes, leur engagement émotionnel dans le jeu même s’il s’agit d’une lecture (la stupeur et les remords d’Edouard/Éric Ruf ; la rage désespérée de la Reine Elisabeth/Julie Sicard ; le cauchemar douloureux de Clarence/Alexandre Pavlov), on y mesure l’acuité de l’écoute des comédiens, et le professionnalisme qui leur permet de poursuivre même en cas d’accident (si leur langue fourche, s’ils se trompent de mot ou de ligne dans le feu du jeu).

Une forme stimulante

Comment vont-ils s’en sortir ? Comment vont-ils répondre aux multiples questions que soulève la pièce de Shakespeare ? Puisque les comédiens travaillent à armes égales avec eux, il y a pour les lycéennes et les lycéens quelque chose de réjouissant à découvrir l’inventivité dont ces professionnels font preuve pour relever les nombreux défis que pose la pièce, qu’il s’agisse de distribution (qui pour incarner Richard ? Qui pour les enfants ? Qui pour les innombrables rôles de cette pièce qui compte une cinquantaine de personnages ?) ; de représentation des handicaps de Richard (comment représenter son bras atrophié ?) ; de morts violentes (comment meurt-on « à la table » ? Comment faire exister les assassinats qui ont lieu hors de scène ?) ; d’entrée de spectres (comment jouer un fantôme ?) ; de longs monologues (en particulier le premier monologue de Richard) ; d’alternance entre les moments tragiques et les moments grotesques (les assassins de Clarence) ; d’interprétations des passages obscurs (comme l’épisode des fraises d’Ely ou le prétendu sort jeté par Elisabeth sur le bras de Richard).

Mourir en déposant son texte

Plus les contraintes sont fortes, plus on est sensible aux trouvailles, et plus on a envie de chercher sa voie propre, stimulé par l’exemple. À cet égard, ce Richard III « à la table » fourmille de pistes inspirantes : son ouverture tout sauf solennelle qui met d’emblée Richard à l’écart de l’intimité joyeuse de la troupe ; les collants enfilés sur les visages qui transforment en un instant Rivers et Grey (Yoann Gasiorowski et Vincent Breton) en assassins ; le gant noir de Richard et ses adresses caméra ; les jeunes comédiennes (Géraldine Martineau et Marie Oppert) assises sur la table pour incarner les jeunes princes ; le bras « desséché comme un rameau flétri » de Richard en forme de doigt d’honneur.

Ce qui frappe surtout, ce sont les formes à la fois sobres et expressives qui sont inventées pour dire la mort des personnages : les livrets déposés dans une valise-fosse parce qu’un personnage de théâtre qui n’a plus de texte est un personnage qui disparait ; « Let me weep », l’air de Purcell chanté par Marie Oppert pour faire entendre la mort d’Edouard et la longue suite des assassinats à venir ; les fraises broyées par Richard qui donnent à voir la décapitation de Hastings.

Simul et singulis

Après les pièces du programme Molière en 2020 (L’École des femmes, Le Tartuffe), après Le Soulier de satin de Claudel en 2021, les élèves de spécialité vont pouvoir s’emparer d’un nouvel épisode du Théâtre à la table grâce à ce Richard III créé en 2022 pour le programme Shakespeare. Travailler en même temps que les comédiens du Français et sur les mêmes œuvres qu’eux pour produire à leur tour leur forme singulière, c’est aussi pour les lycéennes et les lycéens de spécialité théâtre une belle manière de partager la devise de la Comédie-Française : simul et singulis.

Marie-Laure Basuyaux, professeure de lettres et théâtre

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