Elisabeth Félix
dite MLLE RACHEL

260e sociétaire

Entrée à la Comédie-Française en 1838 ; sociétaire en 1842 ; retraitée en 1849 ; pensionnaire « exceptionnelle » de 1849 à 1855.

De nombreux ouvrages ont été – et seront encore – consacrés à cette personnalité exceptionnelle, véritable « monstre sacré » qui domine une partie de l'histoire du théâtre au XIXe siècle. Nous nous bornons donc ici à rappeler l'essentiel de sa carrière, sans entrer dans le détail d'une vie passionnée.

Seconde fille des six enfants de Jacob et Esther Félix, marchands ambulants, elle grandit dans la misère, vivant la vie errante et incertaine des nomades jusqu'à ce que ses parents viennent se fixer à Paris. Inscrite au cours de déclamation de Saint-Aulaire – qui va lui donner son nom de scène –, elle s'y fait remarquer par sa distinction naturelle et sa prodigieuse mémoire. Admise au Conservatoire, elle n'y reste que fort peu de temps, préférant un engagement au Gymnase où elle débute dans La Vendéenne de P. Duport. Elle se rend très vite compte qu'elle n'est pas faite pour ce répertoire-là. Samson, qui l'a prise comme élève, la forme pour la tragédie. Son grand mérite de professeur aura été de développer harmonieusement les qualités innées de cette élève douée, mais sans formation ni culture. Lorsqu'en juin 1838, il obtient qu'elle débute à la Comédie-Française, elle est mûre pour le succès. Ses débuts dans Camille d'Horace, Émilie de Cinna, Hermione d'Andromaque et Aménaïde de Tancrède, bien que situés à une époque de l'année peu favorable, sont salués par un enthousiasme délirant (Jules Janin et Alfred de Musset notamment couvrent d'éloges la débutante), et les recettes se mettent à monter.
Bien qu'elle soit plutôt petite et maigre, assez insignifiante, la technique infaillible enseignée par Samson permet à Rachel d'exprimer avec force le feu intérieur dont elle brûle, à tel point qu'elle est transfigurée et brille en scène d'une étrange beauté. Elle réussit, poussée par sa famille, à obtenir des conditions financières exceptionnelles à la Comédie-Française. Dès lors, grande prêtresse de la tragédie classique, dont le renouveau accompagne le déclin du drame romantique, elle établit une sorte de dictature au sein de la troupe. Elle joue successivement, et avec un bonheur toujours grandissant, toutes les héroïnes de la tragédie : Roxane (Bajazet), Esther, Laodice (Nicomède), Pauline (Polyeucte), Chimène (Le Cid), Phèdre (qui correspond, en 1843, au sommet de son art et de sa carrière), Bérénice, Isabelle (Don Sanche d'Aragon), Athalie, Agrippine (Britannicus)... Elle crée quelques drames modernes, écrits pour elle : Virginie de Latour de Saint-Ybars, Adrienne Lecouvreur de Scribe et Legouvé (un triomphe !), Judith de Mme de Girardin, etc. Elle émeut profondément dans la Marie Stuart de Lebrun, s'essaie au drame romantique, que pourtant elle apprécie peu, avec Mlle de Belle-Isle d'Alexandre Dumas et Angelo de Victor Hugo (en 1850). Elle joue peu la comédie (Célimène au cours d'une tournée à Londres en 1847) et un petit acte pseudo-antique fait sur mesure par Barthet (Le Moineau de Lesbie). Elle reprend la Lucrèce de Ponsard, créée à l'Odéon par Marie Dorval. Prise d'un besoin presque frénétique de jouer partout, elle demande des congés de plus en plus fréquents, de plus en plus longs, fait des tournées de plus en plus lointaines, accompagnées d'exigences financières exorbitantes.

Elle s'attire, malgré son génie et malgré le triomphe qu'elle remporte auprès du public, le mécontentement de certains de ses camarades et des critiques. Par trois fois elle donne sa démission. À la nomination d'Arsène Houssaye, son protégé, comme administrateur de la Comédie-Française, elle obtient d'être réengagée comme pensionnaire à titre exceptionnel avec six mois de congés par an et au salaire le plus élevé. Après l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, l'Autriche et l'Allemagne, elle entreprend en 1853 une tournée en Russie où elle est acclamée et couverte de cadeaux. L'année 1854, avec la mort de Rébecca, sa sœur préférée, et le procès que lui intente Legouvé à cause de son refus de jouer la Médée qu'il a écrite à son intention, marque le commencement de son déclin. Déjà atteinte de la maladie de poitrine qui l'emportera, elle fait à la Comédie-Française une dernière création, La Czarine de Scribe.

Nommée professeur au Conservatoire, elle n'exercera jamais ses fonctions. La tournée triomphale en France de sa rivale italienne, la Ristori, lui porte ombrage et, bien que fatiguée, elle accepte de partir pour une épuisante tournée aux États-Unis d'Amérique, organisée par son frère Raphaël, qui s'est institué son imprésario. Elle en revient en 1857, épuisée, et meurt au Cannet le 3 janvier 1858. Des obsèques grandioses lui sont faites à Paris quelques jours plus tard. Samson ne peut lire le discours qu'il a préparé pour son élève, devant l'opposition du père Félix, jadis chassé par le comédien qui lui reprochait de tirer profit du succès de sa fille.
Le génie de Rachel, entré dans la légende, fut sans doute de mettre au service des grands textes classiques un instinct très sûr et une vie intérieure particulièrement riche.